Hier, je suis allée voir Mary assez curieuse, avec l’idée en ce dimanche pluvieux de juin, d’apprendre ce qu’elle a fait durant son stage d’un mois à La Vie et comment ça se passe à Alternatives Economiques où elle poursuit, durant 4 semaines, la fin du Master 1 de journalisme qu’elle prépare.
En fait, je suis repartie le cœur gros, pensant, comme jamais, à l’injustice de la vie. Ma chance faite de l’éducation et de la protection que j’ai reçu de mon Etat, qui m’ont permis, le plus simplement du monde, de choisir mon destin. Et de trouver à chaque étape des personnes qui ont rendu possible mon projet.
Pour mémoire, Mary vient de Syrie. Elle était journaliste indépendante et travaillait pour des journaux comme AL-Kifah, Al-Arabi, au Liban, en Jordanie ou aux Emirats Arabes Unis. Avec son mari, Joseph, ils ont 3 enfants, qui avaient 12, 14 et 16 ans à leur arrivée en France en 2018.
Hautement qualifiée, Mary n’a eu de cesse d’apprendre le français dont elle ne parlait pas un mot à son arrivée afin d’obtenir une équivalence de ses diplômes. Saurais-je m’initier à l’arabe si les rôles étaient inversés, un alphabet inconnu, des sons imprononçables ? Certes non.
Mais elle l’a fait. Inlassablement. Sollicitant le temps des uns et des autres pour simplement prendre un café afin de discuter, apprendre, toujours apprendre. Tenace, elle a suivi les cours de français en Fac puis a validé, un à un, les niveaux du Toltek
Avec patience, elle s’est inscrite en Licence de journalisme. Ses « petits camarades » de classe ont entre 18 et 23 ans. Quel isolement elle connaît. « Mais non, tout le monde est très gentil avec moi »me dit-elle. Bien évidemment mais pas au point d’avoir des copines (qu’est-ce que j’aurais fait sans copines quand j’étais étudiante??).
Aujourd’hui, elle est en fin de 4 ème année. Encore une et ce sera fini. Les stages la mettent en contact avec des personnes de son âge, qui ont vite fait de percevoir son niveau de qualification.
En stage, rodée à l’exercice, elle participe à la réunion de la rédaction et propose des sujets d’articles.
A La Vie, elle a travaillé sur les femmes Yézidies. Vous trouverez l’article en page 32 à 35 dans l’hebdomadaire du 30 mai. Elle a rédigé une critique d’un livre traitant de la révolution syrienne qu’elle a trouvé excellent (Le verger de Damas) dans l’hebdo du 13 juin (page 70). Et elle a interviewé l’évêque de Palestine en visio.
A Alternative Economique, elle prépare un dossier sur la crise économique libanaise. Pour cela, elle est aidée par d’anciens collègues, restés sur place ou en exil au Liban. Elle a aussi obtenu, à Paris, un rendez-vous avec l’ex-ambassadeur de France au Liban.
C’est exaltant. Depuis 5 ans que je la connais, j’ai finalement peu vu Mary s’enflammer, parler avec aisance d’un domaine qu’elle maîtrise. Oui, toutes ces années, nos conversations ont tournées au sujet de la situation professionnelle de Joseph et les études des enfants.
Mary, c’est une femme comme beaucoup, ici ou ailleurs, qui se préoccupe des siens. Dans l’ombre, elle est là, elle les porte. Avec force et constance.
Tu sais Mary, la réussite de vos enfants dans leurs études et leur intégration, c’est la tienne. Ton mari Leen, Tony et Grees le savent. Je le sais.
Ces stages qui enfin la mettent en situation professionnelle sont toutefois vécus avec d’autres préoccupations . Car il faut être étudiant de moins de 25 ans pour être entièrement disponible à l’apprentissage, doté de l’énergie qui caractérise la jeunesse.
Mary, elle s’inquiète du quotidien, les revenus, l’organisation en son absence (les stages se déroulent à Paris, elle part en semaine) et me répète « je veux aider Joseph ».
Médecin spécialiste en Syrie, Joseph travaille depuis son arrivée dans nos hôpitaux, où il est mal payé pour faire des gardes. Il est loin de chez lui (1 an à Sens, 2 ans à Nevers et depuis 2 ans à Saint Dizier). Il a été recalé à la candidature de Praticien Hospitalier au motif qu’il parlait mal le français. C’était en 2021. Comme Mary, il suivait des cours de français à l’Université, en plus de son travail de médecin, bien sûr.
Depuis, il a acquis un français parlé tout-à-fait adapté à sa situation. Mais il vient une nouvelle fois d’être recalé à la qualification souhaitée. Et pourquoi il y tient, à cette reconnaissance professionnelle ? Pas tant parce qu’il regrette son ancien statut de médecin libéral à Damas qu’il a abandonné sans sourciller, mais pour être mieux payé, afin de faire face aux besoins de sa famille.
La qualification lui permettrait d’occuper un poste localement (l’hôpital de Beaune l’attend). Retrouver la vie de famille à la fin de chaque journée ou nuit de travail, ne plus payer un loyer de son hébergement en semaine.
Alors oui, Mary est préoccupée. Elle se demande par quel caprice elle cherche à reprendre une activité de journaliste, au lieu d’occuper un poste de vendeuse dans la grande distribution. Sûrement parce que son mari en serait désolé.
Une nouvelle fois, j’ai dit à Mary combien je les trouve courageux. Elle s’est départie de son sourire et m’a dit qu’elle n’a pas le choix. C’est une nécessité. Quand on prend le chemin de l’exil, c’est d’abord pour sauver sa peau, et c’est pour construire l’avenir des enfants. Ces deux objectifs étant atteints, il faut poursuivre l’effort. Comme chacun de nous, Mary aspire au bonheur, dont la réussite est un facteur.
Le monde entier vacille, et tu es là, debout. Mary, tu es pour moi une héroïne.
Un témoignage de Réjane Théry
